Assurés ou rassurés ? La réforme des assurances médicales passée au scanner
Le ministère de la Santé a mis en place en juin dernier une réforme des assurance santé complémentaires destinées à financer les opérations chirurgicales. Arnaque ou correction nécessaire ?
Au programme
Un produit décrypté : les assurances santé complémentaires ⚕️
Portefeuille : pourquoi sommmes-nous prisonniers d’El Al ?✈️
Smart conso : un bon réflexe 🛒
Pour en savoir un peu plus 🎙️
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Kadima👇
Un domaine dans lequel on est mieux que la Californie ;-))
En Israël, nous avons la chance d'avoir une loi assurant une couverture santé universelle à tous les habitants du pays, comprenant un panier de soins, l’accès à des dispensaires de proximité et à des médecins généralistes et spécialistes. Ce système est si performant que beaucoup de pays nous l'envient et qu'il est sur le point d'être appliqué en Californie. Les caisses de santé (koupot holim) sont tenues au titre de la loi de fournir à leurs assurés les services inclus dans le panier de santé de base, comme l'hospitalisation, les examens, les traitements, les médicaments et l'équipement médical. Mais comme dans tous les pays du monde, certains traitements, consultations ou services ne sont pas financés par le service public et nécessitent une couverture supplémentaire aux frais des assurés (un peu comme une mutuelle en France, mais individualisée).
Pour être mieux couverts ou avoir accès à des services supplémentaires non inclus dans le panier de base, les assurés ont deux options. La plus répandue, choisie par 80% des assurés des koupot, est celle du Shaban (Sherout Briyut Nosaf) ou Service de Santé Supplémentaire, proposé par chaque koupa à ses membres. Bien que communément appelés "assurance complémentaire”, les Shaban ne sont pas des assurances au sens classique. Ils sont ouverts à tous, sans distinction d'état de santé, et ne sont pas obligatoires. De plus, ils sont très strictement encadrés par le ministère de la Santé. Les koupot administrent les programmes via des partenariats avec des compagnies d'assurance privées, fournissent les services, collectent les cotisations et doivent maintenir une séparation stricte entre leur activité de base et celle liée aux Shaban.. Dans la mesure où les services de base sont identiques dans toutes les koupot, les Shaban constituent le principal domaine de concurrence entre elles, et servent à attirer de nouveaux patients, en fonction de leur profil ou de leurs habitudes médicales. Chaque koupa propose trois niveaux d’offres comprenant des prestations non incluses dans le panier, le premier assez basique comprend des soins dentaires ou des lunettes pour les enfants, le deuxième permet d'avoir accès à des soins à l'étranger ou à des consultations de spécialistes en privé et des traitements de bien-être type osthéopathie, diététique ou médecine chinoise, et le troisième ajoute des prestations annexes à l'hospitalisation ou l’accouchement, d'ambulance, de chirurgie de confort.
Il est très facile d’adhérer, la plupart des koupot proposent la portabilité de l’ancienneté d’un Shaban en cas de changement de caisse, et certains services plus attractifs sont assortis d’un délai de carence (comme par exemple les soins d’orthodontie pour les enfants ou les soins de confort liés à la grossesse). Par contre, les Shaban ne fournissent pas de réductions sur des services déjà inclus dans le panier de base, ni de médicaments vitaux non inclus dans le panier de santé de base, ni d’indemnisations financières directes, ni d’assurance dépendance (si’ud, fournies comme un service séparé). En gros, si on choisit le meilleur niveau de Shaban pour quelques dizaines à 150 shekels par mois, selon l’âge, et que l'on lit attentivement la liste des services fournis, on découvrira que la couverture est très correcte et variée.
Dans ce cas, pourquoi 2.3 millions d’Israéliens déjà adhérents à un Shaban ont-ils aussi une assurance santé privée beaucoup plus chère, qui dans de nombreux cas fournit le même service que celui de la koupa ? C’est tout l’objet de la réforme.
De quoi s’agit-il exactement ? Ce sont des polices d’assurances privées, commerciales, et en aucun cas obligatoires, souscrites auprès de compagnies israéliennes comme Phenix, Harel, Menora ou Migdal. Celles-ci proposent divers packages, dont le produit d’appel est essentiellement les couvertures liées aux interventions chirurgicales. Ces polices sont particulièrement lucratives pour les assureurs : en 2021, les assurés ont payé 2,3 milliards de shekels de primes, alors que le coût des interventions n’a atteint que 940 millions de shekels. Les courtiers aussi sont à la fête : ils touchent des commissions mensuelles calculées en pourcentage des primes. Les assureurs offrent également des commissions uniques pour inciter les courtiers à maintenir les clients sur ces polices dites “Premier Shekel”.
Ces assurances chirurgie sont-elles utiles ?
Il faut d’abord le rappeler : les interventions chirurgicales sont couvertes par le panier de base de l'assurance maladie en Israël. Si vous avez besoin d'être opéré, vous n'avez rien à payer et l'opération est prise en charge par le ministère de la Santé via votre caisse d'assurance maladie. Ce qui n’est pas directement pris en charge par la koupa, ce sont surtout les interventions de confort, et les Shaban les prennent en charge, parfois avec une franchise : opérations de la vue, une gamme hallucinante d'interventions de chirurgie esthétique y compris lifting et liposuccion, hypersudation, laser dépilatoire, etc… Notons que l’écrasante majorité des chirurgiens israéliens opèrent en koupa, en basique ou en Shaban.
Que vendent donc les compagnies d'assurance privée à 1,8 million de personnes ? Essentiellement une liste de chirurgiens et leur disponibilité. Il y a aussi la possibilité d'élargir la recherche de transplant en cas de nécessité de greffe, d'effectuer l'intervention à l'étranger, ou encore d'utiliser un traitement destiné à une certaine pathologie pour une autre maladie (dans le cas de certains cancers par exemple). Il s'agit de cas relativement rares. Ce qui reste donc en gros, c'est la possibilité de choix d’un chirurgien sur une liste censément plus étendue, et vendue comme plus qualitative. On voit donc très bien ici le croisement des intérêts de chirurgiens superstars - dont on sait d'après les données publiées annuellement par le préposé aux salaires du ministère des Finances que leurs salaires sont parmi les plus élevés du pays, plusieurs millions de shekels par an - avec des hôpitaux privés qui vont percevoir des honoraires supplémentaires en après-midi, et évidemment avec les assureurs qui savent que leur couverture ne sera utilisée que dans une partie des cas, puisque 95 % des personnes qui prennent une assurance privée ont déjà un Shaban dans une koupat holim.
Les polices vendues par les compagnies d’assurance sont dites “à partir du premier shekel” : les assurés choisissent leur chirurgien sur la liste et l’ensemble des démarches bureaucratiques est gérée directement par l’assureur. Mais le stock de chirurgiens n’est pas non plus infini, et il est évident que les doublons sont très nombreux.
Le système offre donc trois possibilités :
1. L’intervention est couverte par le panier de base et exécutée par le chirurgien de la koupa et tout est gratuit ou très peu coûteux.
2. L’intervention est dite de confort et couverte dans la grande majorité des cas par le Shaban de votre koupa.
3. L’intervention n’est pas couverte par un de ces deux prestataires, mais uniquement par l’assureur privé (je n’ai pas réussi à trouver d’exemple mais peut-être des technologies plus avancées dans des opérations de confort), ou encore le chirurgien de la koupa et/ou du Shaban ne vous suffit pas pour une raison ou pour une autre, ou vous avez entendu parler d’une super-star du bistouri (souvent bizarrement n’opérant qu’en privé ou ayant une très longue liste d’attente - forcément, la demande crée la demande) et vous ne voulez que celui-là et pas un autre, et il est sur la liste de l’assurance.
Et surtout, la santé !
Est-ce que l’option 3 justifie de cotiser annuellement des milliers de shekels, alors que de toute évidence on n’a pas envie de passer sur le billard tous les ans ? Et quel est le bénéfice que tirent les compagnies d’assurance à vendre des polices qui vont être très peu utilisées puisque le Shaban est le recours le plus fréquent ? Vous n’êtes remboursé qu’une seule fois en cotisant deux fois. L’assurance encaisse donc des primes pour rien. Stupéfiant. Cela peut être vérifié en entrant votre numéro de carte d’identité sur le site Har Habituach du ministère des Finances, qui recense toutes vos polices et identifie automatiquement les doublons.
Le nombre de doublons est si important que le ministère de la Santé a tout bonnement décidé en juin 2024 de basculer automatiquement les assurés du privé qui ont déjà un Shaban sur ce seul Shaban, et d’annuler leurs polices inutiles et redondantes. Les assurés n’ont aucune démarche à effectuer. Leur police d’assurance privée est mise à jour et la prime réduite automatiquement. Les personnes souhaitant revenir à la police “Premier Shekel” peuvent contacter leur assureur et opter pour cette couverture jusqu’au 1er juin 2025. Cette réforme ne s’applique qu’aux polices d’assurance chirurgie souscrites depuis février 2016; les détenteurs de produits plus anciens, ainsi que les bénéficiaires d’assurances collectives (proposées notamment par les employeurs) ne sont pas concernés par ces changements.
Toutefois, cette réforme s’accompagne d’une augmentation du coût de toutes les polices, même si on n’en souscrira plus qu’une seule, ce qui restera plus économique pour les anciens double assurés. Les polices “Premier Shekel” pour ceux qui décident de les conserver augmentent en moyenne de 39 %, avec des hausses particulièrement marquées pour les jeunes (moins de 20 ans) et les seniors (plus de 66 ans), où l’augmentation est de 45 %. Les polices Shaban augmentent elles en moyenne de 2,3 %, avec une hausse de 5,6 % pour les assurés de plus de 66 ans, soit 8.5 shekels par mois, 100 shekels par an.
Pourquoi les polices privées augmentent-elles autant ? Car désormais la loi impose aux compagnies d’assurances de rembourser la koupa lorsqu’un de ses assurés choisit de subir son intervention via le Shaban alors qu’il cotise dans le privé. Et les assureurs qui se mettent chaque année un milliard de shekels dans la poche de marge sur les assurances chirurgie ont décidé, suite à la réforme, de répercuter tout le surcoût sur les assurés.
En conclusion, il faudra attendre quelques années pour voir si la réforme porte ses fruits et permet aux ménages d’économiser des milliers de shekels par mois sans dégrader le service rendu. La question de la capacité des koupot à absorber toutes les nouvelles demandes via le Shaban se pose, ainsi que celle des délais d’attente. L’espoir du ministère de la Santé est que l'assèchement progressif de la rente des assurances privées encourage les chirurgiens à se tourner prioritairement vers le Shaban (où ils perçoivent aussi des honoraires de type privé). Le législateur a en effet imposé aux compagnies d’assurance que 50 % des chirurgiens de leur liste soient affiliés au Shaban, tandis que le reste sont des chirurgiens partenaires non affiliés. Cela a poussé les compagnies à supprimer les chirurgiens non Shaban plus chers, une sorte de double effet Kiss Kool qui empêche la création de cette caste de chirurgiens super-stars avec des revenus hallucinants, censés justifier à eux seuls le recours à une assurance privée, qui elle-même coûte des milliers de shekels par an.
Prendre l’avion ? Si vous avez un jet privé 🛩️
Je sais pas si vous faites partie de ceux qui ont dernièrement essayé de prendre un billet d’avion pour sortir d’Israël. Partir en vacances, assister à un évènement familial ou même se rendre à un rendez-vous professionnel à l’étranger. Les prix sont tout simplement délirants. Trouver un billet est devenu un véritable sport, entre ceux qui ne jurent que par El Al parce que “les pilotes ont tous été pilotes de chasse”, ceux qui sont déterminés à ne pas se faire avoir et sont prêts à faire trois ou quatre escales. Et puis il y a tout ceux qui renoncent, mais qui sont tristes et surtout vexés. Parce qu’on n’est pas le seul pays en guerre dans le monde, mais on dirait qu’on est le seul à être puni. Les compagnies d’aviation étrangères ont-elles décidé de ne plus desservir Israël juste parce qu’elles ne nous aiment pas ? La réponse est plus compliquée, elle est liée à la situation monopolistique d’El Al et à la politique politicienne du ministère des Transports.
Israël ne fait pas partir de l’UE, et a sa propre législation très protectrice du consommateur, la Loi des Services d’Aviation, de 2012. C’est super, sauf en temps de guerre. Parce que cette loi oblige toute compagnie aérienne annulant un vol, quelle que soit la raison (hors force majeure), à acheminer le passager vers sa destination par d’autres moyens, donc à financer un billet avec une autre compagnie (suivez mon regard), à lui assurer plusieurs nuits d’hôtel le cas échéant, ou à lui payer en cas de défaut des dommages et intérêts selon les montants légaux. Ça s’applique même si l’annulation est due à la situation sécuritaire en Israël.
Comme on ne sait jamais quand les copains de Beyrouth, Gaza ou Téhéran peuvent attaquer, des low-cost comme Wizz Air, Ryanair et EasyJet, qui vendent des billets à prix cassé peuvent se retrouver légalement obligées de débourser de fortes sommes. Du coup elles préfèrent logiquement annuler leurs vols vers Israël. Et les autres pareil.
L’Autorité de l’Aviation civile a déjà proposé de modifier la loi pour alléger l’obligation pour les compagnies aériennes de prouver qu’elles ont tout fait pour éviter l’annulation du vol, et de donner à la ministre des Transports le pouvoir de limiter le nombre de nuits d’hôtel à la charge de la compagnie. Les compagnies étrangères estiment que cette modification législative (qui n’a pas été effectuée) est insuffisante.
Mais le principal problème, c’est l’histoire du vol de remplacement qu’elles sont obligées de financer. El Al est de facto devenu un monopole et applique des prix délirants, et il n’y a presque pas d’offre. La compagnie aérienne qui a annulé pour une raison X ou Y de sécurité (il y a aussi les équipages qui refusent de dormir en Israël, je ne justifie pas mais ça existe) galère pour trouver un vol de remplacement, et quand il existe, son prix est exorbitant. Les compagnies voudraient bien aussi un coup de pouce de l’Etat face aux assurances, dont les primes ont explosé ? Pas question non plus, l’Etat d’Israël n’assure que les compagnies nationales.
C’est comme s’il y avait une collusion entre la ministre des Transports et El Al, compagnie ex-nationale dont le syndicat rappelons-le, est aux mains de la toute puissante Histadrut qui fait la pluie et le beau temps. Il vaut mieux énerver des centaines de milliers de passagers que des électeurs à la prochaine primaire fu Likoud. Et puis tous ces millions coincés ici, ça fait grimper la consommation (et les prix des supermarchés et les recettes de TVA).
🛒Consommer dès le berceau
Vous en avez assez de devoir expliquer à vos enfants la valeur de l’argent ? PayBox Young, la nouvelle app lancée par le géant israélien PayBox ( groupe Bank Discount), a été spécialement pensée pour les 8-18 ans. Connectée à l’app des parents, elle permet de gérer les dépenses des enfants “tout en leur apprenant la gestion financière”. Ben voyons.
Les parents s'inscrivent depuis leur propre app PayBox, à condition d'avoir déjà une carte de crédit virtuelle, et voilà, votre enfant aussi a une carte virtuelle ou physique au choix. Les parents peuvent recharger la carte et fixer des limites. ca coûte la bagatelle de 4,90 ₪/mois pour la carte virtuelle et 7,90 ₪/mois pour la carte physique (pas si loin d’une cotisation de carte de crédit normale). Suivant les méthodes des koupot holim (mais en aucun cas de la piscine ou du cinéma) c'est gratuit pour le 3ᵉ enfant et plus, et pour les adhérents avant fin février 2025, les six premiers mois sont offerts. Pour se dédouaner un peu de refourguer dès l’âge de 8 ans une carte de paiement à un enfant incapable de distinguer entre deux transactions et réagissant surtout aux pulsions d’achat dictées par les marques et la pub, on nous promet que des outils éducatifs pour le budget et l’épargne suivront. Of course.
KashCash, une autre app dédiée aux jeunes, est déjà sur le marché. Le régulateur ? Il ne veut surtout pas déranger les banques qui ont engrangé en 2023 un profit cumulé stupéfiant de 20 milliards de shekels.
🎙️Pour en savoir plus
Etait-on obligé d’aller chercher dans la poche des familles israéliennes les 40 milliards de shekels manquants pour boucler le budget 2025 ? En aucun cas. Explications au micro d’Olivier Granilic sur radio Qualita.